Paul Sébillot, l’une des figures clés du réseau qui s’est établi dans les années 1880 autour des traditions populaires, est un personnage aux multiples facettes. A un investissement considérable dans des réseaux de sociabilité couvrant des domaines en apparence aussi distincts que la peinture, le folklore et l’anthropologie, la politique, la littérature, se superpose une production écrite tout aussi considérable. Ouvrages et articles scientifiques, les plus nombreux, mais aussi opuscule sur la réforme des Salons, manuel à l’usage des électeurs publié à la Librairie du Suffrage Universel, recueil de vers, pièce de théâtre, mémoires... autant de domaines, autant d’écritures pour lesquelles Sébillot refuse le qualificatif d’amateur et revendique un professionnalisme construit justement par l’appartenance à des réseaux de spécialistes. Polygraphe et homme de sociabilité à l’insatiable appétit relationnel, Sébillot fut aussi un folkloriste de talent qui sut accueillir les bouleversements d’une discipline qui s’annonçait en la personne d’Arnnold van Gennep.
Paul Sébillot est né le 6 février 1943 dans la petite ville de Matignon dans les Côtes-du-Nord. Son père, Pierre Sébillot est médecin, il a quarante-deux ans. Sa mère, Félicité-Désirée Egault en a trente-huit. Ils ont déjà trois garçons. Son père qui l’entraîne dans de longues promenades se plaît à cultiver ses curiosités naturalistes.
A dix ans, l’année de la mort de sa mère, Paul Sébillot rentre au Collège de Dinan. Il découvre aussi le monde de l’érudition provinciale. En 1860, un ami du Collège lui prêtre Le foyer breton d’Emile Souvestre qui va l’influencer durablement. Il commence alors une collecte de contes, tout d’abord auprès de sa nourrice, Vincente Bequet, puis d’Emile Frostin, fils d’un menuisier et compagnon de jeux de son enfance. Il collectera sporadiquement jusqu’en 1967 où cette préoccupation passera, pour un temps au second plan.
En 1862, à 19 ans, Paul Sébillot quitte le collège après sept ans d’internat pour entamer des études de droit à Rennes. Peu attiré par ces études, il ne fait en fait que se conformer à la tradition d’une famille où l’on est depuis plusieurs générations soit médecin, soit notaire. Au bout de deux ans, en 1964, Sébillot, alors âgé d’un peu plus de vingt ans, vient s’installer à Paris, dans l’intention (bien peu affirmée) de terminer ses études de droit. C’est son premier séjour dans la capitale. En 1865, il perd son père et rencontre le peintre Francis Blin. Deux ans plus tard, Paul Sébillot abandonne le droit pour la peinture.
La peinture de paysage
Très critique vis-à-vis de l’école classique dont il méprise les « arrangements conventionnels » de la nature, Sébillot cherchera dans la peinture - celle des autres d’abord, la sienne ensuite - à saisir l’essence même des émotions paysagères qui ont marqué son enfance. Pourtant il ne choisira pas de suivre l’enseignement d’un paysagiste mais étudiera avec son ami Léonce Petit dans l’atelier de Feyen-Perrin dont il apprécie peu sa peinture : des pêcheuses de crevette ou des tricoteuses empreintes d’une élégance un peu maniérée.
Il expose une première toile, les Rochers à marée basse, au Salon de 1870. Entre 1870 et 1883, date à laquelle il abandonne la peinture, il exposera quatorze tableaux dans les Salons nationaux dont quelques-uns remportèrent, semble-t-il, un certain succès.
On ne sait rien aujourd’hui de ce qui poussa Sébillot, en 1883, à abandonner la peinture [1]. Mais cette rupture semble être dans sa vie tout aussi totale que celle qu’il avait introduite au moment où il cessa ses études de droit. Contrairement à un artiste comme Gaston Vuillier [2] qui alliera dans son œuvre de journaliste description ethnographique et dessin ou aquarelles, Sébillot n’illustrera aucun de ses ouvrages de folkloriste. Lorsqu’il voudra le faire, il demandera à Léonce Petit de s’en charger. Publiquement du moins, Sébillot a coupé les ponts entre le peintre et le folkloriste. Et pourtant, au moins au départ, le noyau dur de ses relations sociales va rester le même, celui des artistes bretons, peintres ou littérateurs, venus s’installer à Paris.
Des Bretons à Paris
Cette sociabilité de Bretons à Paris remonte à ses premières années d’étudiant. Après avoir fréquenté pendant quelques mois le restaurant Ober, rue Monsieur-le-Prince, où il lui arrive de dîner seul - ce qu’il supporte mal -, Sébillot apprend que plusieurs de ses anciens camarades de Dinan et de Rennes se retrouvent tous les soirs vers sept heures au bouillon Porrel, sur le boulevard Saint-Michel. Il se joint à eux avec enthousiasme. Au bout d’environ six mois, le groupe s’installe à la pension Hanicle, où il forme le noyau d’une table d’hôte qui sera, surtout dans les premières années, essentiellement formée de Bretons.
C’est donc dans le cadre de cette sociabilité étudiante, qu’il pratiquera assidûment entre vingt-deux et trente-deux ans, que le jeune Sébillot va forger ses premiers choix intellectuels et professionnels. Il choisira d’abandonner le droit pour la peinture, il s’engagera politiquement dans les rangs des républicains, voire dans un premier temps à l’extrême-gauche républicaine et, à partir de 1868, il pratiquera le journalisme par le biais de la critique artistique. Il fait ainsi paraître une série d’articles dans divers journaux de gauche dont le Bien Public, la Réforme, l’Art Libre... et publie en 1878 une étude de 32 pages intitulée La réorganisation des Salons, dans laquelle il réclame un certain nombre de réformes qui seront d’ailleurs réalisées. A partir de 1877, il fait partie de l’Association des journalistes républicains (1877).
En fait, une grande partie des pensionnaires sont des étudiants en médecine ou en droit. Leurs études finies, la plupart repartiront en province où ils deviendront médecins, avocats, employés de préfecture... Mais la table d’hôte est aussi ouverte à d’autres horizons. On y voit des peintres comme Léon Joubert qui deviendra un orientaliste assez connu ou des dessinaiteurs comme Léonce Petit qui, sans être Haniclien, fréquente régulièrement la pension en tant qu’invité et y amène le Cigalien Paul Arène.
Les journalistes y sont aussi nombreux, tous républicains, farouchement opposés à l’Empire. Certains se contenteront d’une incursion dans le journalisme mais d’autres y feront carrière, comme Louis Jezieski, rédacteur à l’Opinion nationale qui deviendra plus tard directeur du Journal Officiel, tandis que deux autres Hanicliens sont, quant à eux, promis à un brillant avenir politique : Calvinhac, le plus bohême de tous, qui deviendra conseiller municipal de Paris puis député de Toulouse et surtout Yves Guyot, futur ministre et beau-frère de Sébillot, qui commence alors sa carrière de journaliste.
Si la pension Hanicle constitue une sorte de réseau embryonnaire, Sébillot ne va pas tarder à lui donner une forme beaucoup plus aboutie, plus institutionnelle aussi, avec « La Pomme , Société artistique et littéraire, entre Bretons et Normands », qu’il fonde en 1877 avec Elphège Boursin. E. Boursin est normand, Paul Sébillot breton ; cumulant leurs deux réseaux d’interconnaissnce, ils décident de fonder une Société bretonne-normande qu’ils appellent « La pomme », comme une sorte de trait-d’union entre les deux provinces, et dont les membres se réuniraient régulièrement au cours d’un dîner mensuel. L’Annuaire de la Pomme, publié en 1887, relate la fondation de l’Association et le premier dîner qu’elle se chargea d’organiser.
« La Pomme est la seconde en date des sociétés provinciales fondées à Paris.
Dans son numéro du 29 Janvier 1877, le Bien Public, annonçait en ces termes la prochaine fondation de cette société : « On nous assure que les Bretons et les Normands habitant Paris vont prochainement fonder « La Pomme » qui sera pour les compatriotes de Du Guesclin et de Corneille ce qu’est la Cigale pour les gens du Midi ».
Le 27 Mars de la même année eut lieu, 20 rue Mazarine, chez M. Paul Sébillot, un déjeuner intime, auquel assistèrent MM. E. Boursin, H. du Cleuziou, Etienne Leroux et Léonce Petit. La fondation de la Pomme y fut décidée, et MM. E. Boursin et Paul Sébillot furent chargés de convoquer leurs compatriotes pour le 12 avril.
Il en est nommé président en 1878. A son initiative, l’association publie à partir de 1889 un bulletin mensuel également nommé La Pomme et fait paraître en 1894 les deux Annuaires de la Pomme.
S’il nous semble important d’insister sur la constitution de cette société mais aussi sur sa composition et les actions qu’elle a menées, c’est qu’elle va assurer, du fait de son caractère à la fois littéraire et régionaliste, la transition entre les activités de peintre et de journaliste de Paul Sébillot et son travail de folkloriste. C’est aussi qu’elle est l’un des trois lieux importants de sociabilité de notre auteur : la pension Hanicle est le premier, la Pomme le second, la Société des Traditions Populaires le troisième, dont le fonctionnement (revue, dîner...) sera calqué sur le modèle mis à l’épreuve dans l’Association bretonne-normande. On retrouve donc dans la Pomme, supposée être une association artistique et littéraire, le même mélange, que nous avions déjà noté chez les Hanicliens, d’activités politiques et artistiques au sein d’un réseau où sont largement représentés les tenants de la bourgeoisie de province (médecins, avocats...) ou ceux que leurs études (de droit le plus souvent) ont amené à détenir des postes clés dans l’administration centrale ou régionale. Derrière la façade bretonne-normande, ou peut-être grâce à elle, c’est un réseau d’influence qui se dessine, celui-là même qui, dans l’ombre d’Yves Guyot, portera Sébillot au Ministère des Travaux publics.
Le journalisme et la politique ou l’ombre d’Yves Guyot
Yves Guyot, est le personnage-clé de la vie de Paul Sébillot. Journaliste, il terminera directeur du Siècle, qui, sous son influence, deviendra la tribune des dreyfusards contre la Libre parole de Drumond ; économiste, il se fera le défenseur du libre-échange contre les théories socialistes ; député puis ministre, on le verra progressivement passer du radicalisme à une position plus modérée de républicain du gouvernement, ce qui finira d’ailleurs par lui coûter son siège à l’Assemblée ; homme d’affaire, il semble être un familier du Baron de Reinach et surtout de Cornélius Herz, tous deux au cœur du scandale de Panama, bien que son nom ne soit jamais prononcé au cours des procès qui ont suivi et où nombre de parlementaires - les fameux « chéquarts » - ont été impliqués.

Yves Guyot est l’exact contemporain de Paul Sébillot, né, comme lui, en 1843, à Dinan. Ils fréquentent tous deux la pension Hanicle à Paris. En 1875, Paul Sébillot, âgé de trente-deux ans, épouse la jeune sœur d’Yves Guyot qui en a vingt. Il s’est enfin constitué une famille, le mariage venant heureusement prolonger le compagnonnage intellectuel des deux jeunes gens, tout en ancrant encore Sébillot dans la bourgeoisie provinciale dont la famille Guyot est une parfaite représentation. La proximité des deux amis se retrouvera jusque dans le nom du fils aîné de Sébillot, baptisé Paul-Yves, des prénoms conjoints de son père et de son oncle. Enfin, en 1918, Sébillot se fera incinérer, fidèle jusqu’au bout à ses opinions politiques et à son beau-frère qui, membre de la Société d’autopsie mutuelle et de la Société d’anthropologie, avait lutté dès 1886 pour la légalisation de la crémation (Dias 1991).
Car Sébillot est aussi militant, un homme engagé, à la fois dans la vie associative et dans la vie politique, un fervent républicain. En 1869, il s’occupe activement de l’élection de Jules Ferry, en 1870, il est membre du Comité anti-plébiscitaire de la Rive gauche. En 1875, il soutient la candidature du colonel Denfert-Rochereau et fait paraître à la librairie du Suffrage universel une brochure La République c’est la tranquillité qui connut en une seule année trois tirages de 20 000 exemplaires et qui fut également tirée en très grand nombre après le 16 mai 1876. C’est Luzel qui se chargera de traduire l’opuscule en breton, et c’est ainsi que les deux hommes rentreront en contact. En 1876, il écrit Le nouveau manuel des Electeurs, soit 80 pages d’informations pratiques.
En 1889, il devient chef de cabinet de son beau-frère, Yves Guyot, devenu ministre des travaux publics - il y restera jusqu’en 1893 - et il est décoré de la Légion d’honneur le 14 juillet de la même année. Peu après, il est, au même ministère chargé de la direction du personnel et du secrétariat, poste qu’il conserve jusqu’en 1892.
Son intérêt pour les traditions populaires, nous l’avons vu, remonte aux années 1860. Mais c’est à partir des années 1880 qu’il va s’y consacrer à plein temps et que les publications vont se succéder.
L’entrée en folklore
En 1875, le folkloriste breton François-Marie Luzel, qui était alors rédacteur en chef de l’Echo de Morlaix, demande à Sébillot l’autorisation de traduire en breton sa brochure La république c’est la tranquillité. Sébillot lui explique que lui aussi a collecté quelques contes et légendes de Basse-Bretagne et en reçoit d’utiles conseils. Au début de l’année 1879, Luzel le met en contact avec Henri Gaidoz. Les deux hommes sympathisent et en 1881, travaillent de conserve à une Bibliographie des traditions populaires de la Bretagne, publiée en 1882 dans le Revue Celtique. Paul Sébillot est de tous les projets de Gaidoz et de son ami Eugène Rolland. Il participe à l’Almanach des Traditions populaires, se charge de l’organisation des dîners de Ma Mère l’Oye dont Rolland, l’initiateur, temporairement exilé en province, ne pouvait assurer les aspects matériels. Il rencontre dans les dîners celtiques de Gaidoz la fine fleur des folkloristes du moment...
Il a trouvé une nouvelle famille lui permettant de satisfaire cet intense besoin relationnel qui lui rendait insupportable le simple fait de devoir dîner seul un soir (Mémoires). Henri Gaidoz et Paul Sébillot ont aussi le projet de rédiger ensemble une collection de treize ouvrages, intitulée "La France merveilleuse et légendaire". Seuls deux livres seront effectivement publiés, Le blason populaire de la France signé par les deux hommes et Les contes des provinces de France par P. Sébillot seul. En 1884, une brouille dont les raisons nous demeurent pour le moment inconnue sépare les deux hommes et vient définitvement interrompre leur collaboration. Leur relation sera désormais teintée d’agressivité et de rancoeur, et cette tension prendra en 1912, à quelques années de la mort de Sébillot la forme d’un réglement de compte à travers leurs revues respectives. Cette querelle de préséance entre deux vieillards opposant leurs archives et largement dépassés par les évolutions du mouvement qu’ils avaient contribué à créer, serait assez pitoyable si elle ne nous éclairait sur les circonstances qui, dans les années 1870 et 80, ont permis l’émergence de l’étude des arts et traditions populaires.
En 1885, Sébillot créé donc seul son propre réseau : la Société des Traditions populaires, qui se dotera, dès l’année suivante, d’un organe spécifique, la Revue des Traditions populaires.
(...)